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 Elie de Beaumont (le 21/02/2006 à 11h45)

Jean-Baptiste-Armand-Louis-Léonce ELIE DE BEAUMONT (1798-1874)

Fils de Armand Jean Baptiste Anne Robert ELIE DE BEAUMONT et de Marie Charlotte Eleonore MERCIER-DUPATY.

Ancien élève de l'Ecole polytechnique (promotion 1817 ; entré classé 2, sorti major d'une promotion de 65 élèves), et de l'Ecole des Mines de Paris (entré en 1819 classé 1 sur 3 élèves). Corps des mines. Il épousa la veuve du marquis du BOUCHET. Aucun descendant.

Outre les textes reproduits sur ce site, nous signalons les Discours aux funérailles de Elie de Beaumont : Annales des mines, tome VI, 1874, pp. 187 à 215.


Biographie par Auguste Daubrée

Publiée dans le LIVRE DU CENTENAIRE (Ecole Polytechnique), 1897, Gauthier-Villars et fils, TOME III

ELIE DE BEAUMONT est une des plus grandes figures de la science. Par un rare privilège, il a incarné en lui la géologie, au point que son nom est demeuré populaire, même parmi ceux qui n'avaient nulle idée de l'objet de ses études. Comme ces montagnes, dont il a si bien écrit l'histoire, il a dominé de sa hauteur presque tous les savants de son temps. Comblé d'honneurs, entouré d'un respect que sa seule vue suffisait à inspirer, et que justifiait une admirable dignité d'existence, il a vécu de longs jours, sans que jamais son consciencieux labeur fût interrompu. La trace profonde qu'il a laissée dans la science honore particulièrement l'Ecole Polytechnique; car l'empreinte de la discipline géométrique éclate dans tous les travaux qui ont établi sa renommée, et s'est transmise par lui à de nombreuses générations d'ingénieurs, formées à son école.

Né le 25 septembre 1798 au château de Canon, près Mézidon (Calvados), Jean-Baptiste-Léonce ELIE DE BEAUMONT fit à Paris de brillantes études. En 1817, il était admis le premier à l'École Polytechnique, d'où il sortait deux ans après, avec le même rang, pour entrer dans le corps des Mines. Au moment où il achevait ses études techniques, au cours desquelles il avait manifesté de remarquables dispositions pour la géologie, son maître, Brochant de Villiers, concevait le projet de faire dresser une carte géologique de France. Il n'eut garde de laisser échapper un tel auxiliaire, et, dès 1822, il le choisissait, avec Dufrénoy, pour assurer l'exécution de ce grand travail, auquel les deux ingénieurs préludèrent par un voyage en Angleterre, ce pays classique de la stratigraphie. Les explorations commencèrent en 1825 et furent poursuivies sans interruption jusqu'en 1836. Durant cet intervalle, les infatigables géologues parcoururent plus de 100000 kilomètres, presque constamment à pied, délimitant pour la première fois, dans toute leur étendue, les masses minérales qui composent le sol français, et déployant, dans la solution des difficultés à chaque instant rencontrées, une rare sagacité.

L'oeuvre vit le jour en 1840 et produisit une légitime sensation. Sa valeur était rehaussée par un texte magistral, l'Explication de la carte géologique, dont l'Introduction, l'un des chefs-d'oeuvre de la littérature scientifique, exposait avec autant de précision que d'éloquence les grandes lignes de la constitution du sol national. Tout en poursuivant cet immense labeur, Elic de Beaumont publiait une série de Mémoires, qui exerçaient une puissante influence sur l'essor de la science durant cette période. Le premier, et aussi l'un des plus importants, par l'émotion qu'il a suscitée, est celui de 1827 sur les montagnes de l'Oisans. La forme inattendue sous laquelle le granite se présentait dans ce massif, venant, vers la région des neiges perpétuelles, recouvrir le terrain jurassique disloqué par lui, donnait pour la première fois la révélation de l'énorme puissance qui avait dû présider à ces dérangements des strates. Léopold de Buch avait bien établi la notion du soulèvement des montagnes ; mais les observations d'Élie de Beaumont introduisaient un fait tout nouveau, celui de l'âge relatif des dislocations. Il en fit, en 1829, l'objet d'une synthèse aussi neuve qu'elle était hardie, présentée à l'Académie des Sciences avec le titre de Recherches sur quelques-unes des révolutions de la surface du globe. De ce jour l'auteur devint célèbre, et sa renommée dépassa de beaucoup les limites du monde savant. On s'accordait à proclamer qu'il venait de mettre un sens nouveau à la disposition des géologues, et Arago, se passionnant pour la nouvelle doctrine, s'empressait de la populariser, non peut-être sans dépasser quelque peu la pensée de l'auteur, par la rapidité exagérée avec laquelle il concevait la production du phénomène.

Plein de respect pour Léopold de Buch, qu'il saluait comme son maître, Elie de Beaumont n'eût pas aimé à s'inscrire en faux contre la doctrine des impulsions verticales, et le zèle, malheureusement excessif, avec lequel il a soutenu la théorie des cratères de soulèvement, n'a pas peu contribué à répandre des idées fausses sur la façon dont il comprenait la déformation de l'écorce terrestre. Mais il suffit de lire ses ouvrages, et notamment la célèbre Notice sur Les systèmes de montagnes, pour voir avec quelle netteté il reconnaissait la prépondérance des poussées latérales, provoquées par l'état de compression d'une enveloppe devenue trop large en raison de la contraction de son support. Aujourd'hui encore, il n'y a rien à changer aux lignes magistrales dans lesquelles il a dépeint la marche de cette déformation.

L'analyse des différents systèmes de montagnes, définis tant par leur direction que par l'époque probable du soulèvement, constitue l'un des plus puissants efforts de coordination qui aient jamais été tentés. Si le tableau qu'en a dressé le maître a besoin aujourd'hui de quelques retouches ; si notamment la foi dans la direction, comme indice de l'âge, a subi d'assez rudes atteintes, il n'en est pas moins vrai que beaucoup de traits sont destinés à survivre, et l'on reconnaîtra bientôt qu'on s'était trop hâté de les sacrifier sur l'autel des synthèses modernes; synthèses fort belles assurément, mais d'un certain vague, qui contraste avec la précision dont toutes les recherches d'Elie de Beaumont portent l'empreinte.

Après avoir défini les systèmes de montagnes, un tempérament de géomètre comme celui du grand géologue ne pouvait échapper à la tentation d'y reconnaître un principe d'ordre et de régularité. Cette recherche a occupé toute la fin de son existence, et il a concentré l'effort de son génie sur la démonstration de cette thèse, que les déformations de l'écorce terrestre sont alignées suivant des grands cercles de la sphère, lesquels se coupent de manière à engendrer à la surface un réseau symétrique. La symétrie de cet assemblage serait celle qui caractérise le dodécaèdre pentagonal régulier; d'où le nom de réseau pentagonal qu'Elie de Beaumont a donné à cette conception.


Représentation graphique du réseau pentagonal
(C) Photo collections ENSMP

Si remarquable qu'ait été le développement de sa théorie, le maître n'est pas parvenu à la faire accepter, et les admirateurs de son génie ont pu regretter à bon droit qu'il s'absorbât aussi exclusivement dans la défense d'une thèse étayée sur un trop petit nombre de coïncidences. Mais c'était une des marques du caractère d'Élie de Beaumont que la fidélité inébranlable à ses convictions. Comme personne n'apportait plus de conscience dans son travail, que jamais un résultat n'était accepté par lui à la légère, une fois son opinion formée, il y tenait avec une fermeté proportionnée à l'effort qu'elle lui avait coûté. Heureusement son oeuvre est assez riche pour accepter sans trop de dommage le retranchement de quelques erreurs.

C'est au nombre des plus beaux monuments de la Science qu'il convient de ranger la Note sur les émanations volcaniques et métallifères, que le maître publiait en 1847, et ou l'origine, ainsi que le mode d'apparition des principales substances terrestres, lui ont suggéré des vues d'une profondeur et d'une originalité saisissantes. Qui donc eût été capable de tracer avec une pareille netteté la distinction des trois ordres d'émanations : celles des volcans, celles des filons métalliques, enfin celles des eaux minérales? Quelle oeuvre aussi que cette Description des Vosges, datée de 1835, et demeurée un modèle pour tous ceux qui ne veulent pas séparer l'étude de la surface de celle des structures intimes du terrain! Enfin, où trouver un travail plus magistral que l'étude sur les Gisements du phosphore, pleine d'aperçus nouveaux, sous l'inspiration de laquelle s'est fondée une industrie féconde pour notre agriculture, et qui assure à l'auteur des droits à la reconnaissance publique?

Il est un autre ouvrage d'Elie de Beaumont qui mérite d'être signalé, comme réponse péremptoire au reproche injuste, qu'on s'est plu quelquefois à adresser à son école, soupçonnée de négliger l'étude des phénomènes actuels : nous voulons parler des Leçons de Géologie pratique, où il a reproduit son cours au Collège de France. Avec une rare perspicacité, avec une connaissance approfondie de tous les documents sur la matière, il y étudie le mode d'action de tous les agents naturels et s'attache à en définir la vraie mesure, dans une exposition qui restera comme un modèle, attestant le sens merveilleux de précision et d'exactitude dont l'illustre géologue était pourvu. Ces qualités, jointes à la hauteur des vues, se retrouvent dans toutes les directions de la science où il a appliqué son esprit.

En 1827, Elie de Beaumont avait été appelé à suppléer son maître, Brochant de Villiers, dans la chaire de Géologie de l'École des Mines. Il en devint titulaire en 1835 et, depuis lors, nombre d'hommes distingués vinrent s'asseoir, à côté des élèves, dans cet amphithéâtre, d'où l'on était toujours sûr d'emporter quelques aperçus de haute volée. Suppléé, à partir de 1860, par M. de Chancourtois, Elie de Beaumont n'en est pas moins demeuré titulaire du cours jusqu'à sa mort. La retraite aurait dû légalement l'atteindre en 1868. Mais, s'il était impossible à l'administration de le maintenir dans les cadres du service actif, on jugea du moins qu'une exception devait être faite pour ses fonctions de professeur, et on lui garda du même coup la direction de la carte géologique détaillée, service important que sa haute influence avait réussi à faire créer, d'abord à titre provisoire en vue de l'Exposition de 1867; puis, en 1868, à titre définitif.

Avant d'être professeur en titre à l'École des Mines, Elie de Beaumont avait été appelé, en 1832, alors qu'il n'avait que trente-quatre ans, à recevoir la succession de Cuvier au Collège de France. L'Académie des Sciences l'avait admis dans son sein en 1835 et, en 1853, il avait été élu secrétaire perpétuel, en remplacement d'Arago. En cette qualité, il a rédigé un assez grand nombre d'éloges historiques, notamment ceux de Legendre, de Bravais et de Plana. Tous sont de remarquables morceaux, écrits dans une langue sobre et distinguée, et portant au suprême degré le cachet de cette conscience qui distingue les travaux d'Elie de Beaumont.

Inspecteur général des Mines de première classe, l'illustre savant fut appelé, en 1861, après la mort de Cordier, à la présidence du Conseil général des Mines. C'est aussi à cette époque qu'il reçut la plaque de grand-officier de la Légion d'honneur. Il faisait partie du sénat impérial depuis la création de ce corps, où nul, mieux que lui, n'avait qualité pour représenter la Science à côté des Poinsot et des Le Verrier, comme lui enfants de l'École Polytechnique.

Un sentiment rigoureux du devoir, un entier dévouement à toutes ses fonctions, la droiture et la noblesse du caractère, telles furent, à côté des dons du génie scientifique qu'il avait reçus, les qualités maîtresses d'Élie de Beaumont. Jamais, durant sa longue carrière, il ne s'est laissé détourner de son chemin, même dans les circonstances les plus difficiles et les plus périlleuses. On l'a bien vu durant les tristes jours de 1870 et 1871. Ni pendant le siège de Paris, ni lors des événements de la Commune, il ne s'éloigna un instant de son poste de secrétaire perpétuel, contribuant, par l'exemple de son courage et de sa sérénité, à prouver que l'Académie des Sciences demeurait constamment prête à fournir, sur toutes les questions de sa compétence, le tribut de lumières qu'on voudrait lui demander. On le vit même, au moment de l'entrée des troupes, essayer de franchir les barricades pour qu'il ne fût pas dit qu'il avait manqué une séance! D'un abord imposant, tempéré par une exquise politesse, il a semé autour de lui de nombreuses marques de sa bienveillance, et sou souvenir est resté profondément gravé dans ce corps des Mines, dont il a été l'honneur pendant plus d'un demi-siècle.

Sa puissante intelligence a d'ailleurs eu le privilège de ne connaître aucune défaillance. C'est par une mort aussi subite qu'imprévue qu'il a été enlevé, le 21 septembre 1874, dans ce château de Canon où il avait vu le jour, peu d'heures avant le moment où il allait accomplir sa soixante-seizième année. Deux ans plus tard, à Caen, au milieu d'une ville en fête, une statue lui était élevée non loin de celle de Laplace. Celui-ci s'était illustré en dévoilant les lois de la mécanique céleste; à Elie de Beaumont revient l'honneur incontesté d'avoir fondé la mécanique de l'écorce terrestre, et révélé au monde entier l'éclat d'une science dont, avant lui, le nom était à peine soupçonné.

Elie de Beaumont dans l'Encyclopédie catholique


  • Elie de Beaumont fut consulté à plusieurs reprises lors de la préparation des travaux du canal de Suez. On lui proposa même un certain nombre d'actions de la société, équivalente à une petite fortune. Il refusa, ce qui est un cas unique dans son genre de désinteressement à cette époque affairiste.


    Extrait de Notice historique sur l'Ecole des Mines de Paris, L. Aguillon, 1889 :

    Une statue d'Élie de Beaumont a été élevée à Caen en 1876 par souscriptions sur l'initiative de la Société linéenne de Normandie. L'ensemble des discours prononcés dans cette solennité et publiés par les soins de cette Société fait bien connaître la vie et les travaux de ce maître de la géologie française. M. J. Bertrand lui a consacré un éloge historique très développé (Mémoires de l'Académie des sciences, t. XXXIX).

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     Guy de Maupassant et Mézidon. (le 12/02/2006 à 12h59)

    Les contes de la bécasse

    (Maupassant, Guy de)
    1883

    FARCE NORMANDE


    A A. de Joinville.


    La procession se déroulait dans le chemin creux ombragé par les grands arbres poussés sur les talus des fermes. Les jeunes mariés venaient d'abord, puis les parents, puis les invités, puis les pauvres du pays, et les gamins qui tournaient autour du défilé, comme des mouches, passaient entre les rangs, grimpaient aux branches pour mieux voir.

    Le marié était un beau gars, Jean Patu, le plus riche fermier du pays. C'était, avant tout, un chasseur frénétique, qui perdait le bon sens à satisfaire cette passion, et dépensait de l'argent gros comme lui pour ses chiens, ses gardes, ses furets et ses fusils.

    La mariée, Rosalie Roussel, avait été fort courtisée par tous les partis des environs, car on la trouvait avenante, et on la savait bien dotée ; mais elle avait choisi Patu, peut-être parce qu'il lui plaisait mieux que les autres, mais plutôt encore, en Normande réfléchie, parce qu'il avait plus d'écus.

    Lorsqu'ils tournèrent la grande barrière de la ferme maritale, quarante coups de fusil éclatèrent sans qu'on vît les tireurs cachés dans les fossés. A ce bruit, une grosse gaieté saisit les hommes qui gigotaient lourdement en leurs habits de fête ; et Patu, quittant sa femme, sauta sur un valet qu'il apercevait derrière un arbre, empoigna son arme, et lâcha lui-même un coup de feu en gambadant comme un poulain.

    Puis on se remit en route sous les pommiers déjà lourds de fruits, à travers l'herbe haute, au milieu des veaux qui regardaient de leurs gros yeux, se levaient lentement et restaient debout, le mufle tendu vers la noce.

    Les hommes redevenaient graves en approchant du repas. Les uns, les riches, étaient coiffés de hauts chapeaux de soie luisants, qui semblaient dépaysés en ce lieu ; les autres portaient d'anciens couvre-chefs à poils longs, qu'on aurait dits en peau de taupe ; les plus humbles étaient couronnés de casquettes.

    Toutes les femmes avaient des châles lâchés dans le dos, et dont elles tenaient les bouts sur leurs bras avec cérémonie. Ils étaient rouges, bigarrés, flamboyants, ces châles ; et leur éclat semblait étonner les poules noires sur le fumier, les canards au bord de la mare, et les pigeons sur les toits de chaume.

    Tout le vert de la campagne, le vert de l'herbe et des arbres, semblait exaspéré au contact de cette pourpre ardente et les deux couleurs ainsi voisines devenaient aveuglantes sous le feu du soleil de midi.

    La grande ferme paraissait attendre là-bas, au bout de la voûte des pommiers. Une sorte de fumée sortait de la porte et des fenêtres ouvertes, et une odeur épaisse de mangeaille s'exhalait du vaste bâtiment, de toutes ses ouvertures, des murs eux-mêmes.

    Comme un serpent, la suite des invités s'allongeait à travers la cour. Les premiers, atteignant la maison, brisaient la chaîne, s'éparpillaient, tandis que là-bas il en entrait toujours par la barrière ouverte. Les fossés maintenant étaient garnis de gamins et de pauvres, curieux ; et les coups de fusil ne cessaient pas, éclatant de tous les côtés à la fois, mêlant à l'air une buée de poudre et cette odeur qui grise comme de l'absinthe.

    Devant la porte, les femmes tapaient sur leurs robes pour en faire tomber la poussière, dénouaient les oriflammes qui servaient de rubans à leurs chapeaux, défaisaient leurs châles et les posaient sur leurs bras, puis entraient dans la maison pour se débarrasser définitivement de ces ornements.

    La table était mise dans la grande cuisine, qui pouvait contenir cent personnes.

    On s'assit à deux heures. A huit heures on mangeait encore. Les hommes déboutonnés, en bras de chemise, la face rougie, engloutissaient comme des gouffres. Le cidre jaune luisait, joyeux, clair et doré, dans les grands verres, à côté du vin coloré, du vin sombre, couleur de sang.

    Entre chaque plat on faisait un trou, le trou normand, avec un verre d'eau-de-vie qui jetait du feu dans le corps et de la folie dans les têtes.

    De temps en temps, un convive plein comme une barrique, sortait jusqu'aux arbres prochains, se soulageait, puis rentrait avec une faim nouvelle aux dents.

    Les fermières, écarlates, oppressées, les corsages tendus comme des ballons, coupées en deux par le corset, gonflées du haut et du bas, restaient à table par pudeur. Mais une d'elles, plus gênée, étant sortie, toutes alors se levèrent à la suite. Elles revenaient plus joyeuses, prêtes à rire. Et les lourdes plaisanteries commencèrent.

    C'étaient des bordées d'obscénités lâchées à travers la table, et toutes sur la nuit nuptiale. L'arsenal de l'esprit paysan fut vidé. Depuis cent ans, les mêmes grivoiseries servaient aux mêmes occasions, et, bien que chacun les connût, elles portaient encore, faisaient partir en un rire retentissant les deux enfilées de convives.

    Un vieux à cheveux gris appelait : "Les voyageurs pour Mézidon en voiture." Et c'étaient des hurlements de gaieté.

    Tout au bout de la table, quatre gars, des voisins, préparaient des farces aux mariés, et ils semblaient en tenir une bonne, tant ils trépignaient en chuchotant.

    L'un d'eux, soudain, profitant d'un moment de calme, cria :

    "C'est les braconniers qui vont s'en donner c'te nuit, avec la lune qu'y a !... Dis donc, Jean, c'est pas c'te lune qu' tu guetteras, toi ?"

    Le marié, brusquement, se tourna :

    "Qu'i z'y viennent, les braconniers !"

    Mais l'autre se mit à rire :

    "Ah ! i peuvent y venir ; tu quitteras pas ta besogne pour ça !"

    Toute la tablée fut secouée par la joie. Le sol en trembla, les verres vibrèrent.

    Mais le marié, à l'idée qu'on pouvait profiter de sa noce pour braconner chez lui devint furieux :

    "J' te dis qu'ça : qu'i z'y viennent !"

    Alors ce fut une pluie de polissonneries à double sens qui faisaient un peu rougir la mariée, toute frémissante d'attente.

    Puis, quand on eut bu des barils d'eau-de-vie, chacun partit se coucher : et les jeunes époux entrèrent en leur chambre, située au rez-de-chaussée, comme toutes les chambres de ferme ; et, comme il y faisait un peu chaud, ils ouvrirent la fenêtre et fermèrent l'auvent. Une petite lampe de mauvais goût, cadeau du père de la femme, brûlait sur la commode ; et le lit était prêt à recevoir le couple nouveau, qui ne mettait point à son premier embrassement tout le cérémonial des bourgeois dans les villes.

    Déjà la jeune femme avait enlevé sa coiffure et sa robe, et elle demeurait en jupon, délaçant ses bottines, tandis que Jean achevait un cigare en regardant de coin sa compagne.

    Il la guettait d'un oeil luisant, plus sensuel que tendre ; car il la désirait plutôt qu'il ne l'aimait ; et, soudain, d'un mouvement brusque, comme un homme qui va se mettre à l'ouvrage, il enleva son habit.

    Elle avait défait ses bottines, et maintenant elle retirait ses bas, puis elle lui dit, le tutoyant depuis l'enfance : "Va te cacher là-bas, derrière les rideaux, que j' me mette au lit."

    Il fit mine de refuser, puis il y alla d'un air sournois, et se dissimula, sauf la tête. Elle riait, voulait envelopper ses yeux, et ils jouaient d'une façon amoureuse et gaie, sans pudeur apprise et sans gêne.

    Pour finir il céda ; alors, en une seconde, elle dénoua son dernier jupon, qui glissa le long de ses jambes, tomba autour de ses pieds et s'aplatit en rond par terre. Elle l'y laissa, l'enjamba, nue sous la chemise flottante et elle se glissa dans le lit dont les ressorts chantèrent sous son poids.

    Aussitôt il arriva, déchaussé lui-même, en pantalon, et il se courbait vers sa femme, cherchant ses lèvres qu'elle cachait dans l'oreiller, quand un coup de feu retentit au loin, dans la direction du bois des Râpées, lui sembla-t-il.

    Il se redressa inquiet, le coeur crispé, et, courant à la fenêtre, il décrocha l'auvent.

    La pleine lune baignait la cour d'une lumière jaune. L'ombre des pommiers faisait des taches sombres à leur pied ; et, au loin, la campagne, couverte de moissons mûres, luisait.

    Comme Jean s'était penché au-dehors, épiant toutes les rumeurs de la nuit, deux bras nus vinrent se nouer sous son cou, et sa femme, le tirant en arrière, murmura :

    "Laisse donc, qu'est-ce que ca fait, viens-t'en."

    Il se retourna, la saisit, l'étreignit, la palpant sous la toile légère ; et l'enlevant dans ses bras robustes, il l'emporta vers leur couche.

    Au moment où il la posait sur le lit, qui plia sous le poids, une nouvelle détonation, plus proche celle-là, retentit.

    Alors Jean, secoué d'une colère tumultueuse, jura : "Nom de D... ! ils croient que je ne sortirai pas à cause de toi ?... Attends, attends !" Il se chaussa, décrocha son fusil toujours pendu à portée de sa main, et, comme sa femme se traînait à ses genoux et le suppliait, éperdue, il se dégagea vivement, courut à la fenêtre et sauta dans la cour.

    Elle attendit une heure, deux heures, jusqu'au jour. Son mari ne rentra pas. Alors elle perdit la tête, appela, raconta la fureur de Jean et sa course après les braconniers.

    Aussitôt les valets, les charretiers, les gars partirent à la recherche du maître.

    On le retrouva à deux lieues de la ferme, ficelé des pieds à la tête, à moitié mort de fureur, son fusil tordu, sa culotte à l'envers, avec trois lièvres trépassés autour du cou et une pancarte sur la poitrine :

    "Qui va à la chasse, perd sa place."

    Et, plus tard, quand il racontait cette nuit d'épousailles, il ajoutait : "Oh ! pour une farce c'était une bonne farce. Ils m'ont pris dans un collet comme un lapin, les salauds, et ils m'ont caché la tête dans un sac. Mais si je les tâte un jour, gare à eux !"

    Et voilà comment on s'amuse, les jours de noce, au pays normand.

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